mardi 28 décembre 2010

Demain dès l'aube

Myrh


Mayenne, le 24 décembre 1458.


Au dessus des plus hautes cimes de la forêt, enlacé par l'encre de la nuit, un petit point blanc se détachait, fier et téméraire. A peine quelques secondes d'existence, avant de ne déjà devoir s'éteindre. Quelques secondes seulement pour faire de sa chute la plus belle des danses. Porté par un souffle froid, il s'élança par delà les toits de chaume, tourbillonnant au gré des courants d'air, se jouant des arbres qu'il frôlait sans jamais s'y poser. Et tandis qu'en bas, le sol se rapprochait inéluctablement, il valsa avec le vent une dernière fois, avant de venir mourir au creux d'un visage chaud.

Du revers de la main, Myrh essuya la goutte d'eau laissée sur sa joue par un flocon de neige. Il faisait froid. Un vent de tous les diables. Elle grelottait. Pas un temps à laisser une jeunette dehors. Autour d'elle, les badauds allaient et venaient, pressés de se mettre au chaud, les bras chargés de cadeaux pour les derniers nés, de boules colorées de terre cuite, et de petits plats chauds et odorants. Pour un peu, tous ces bons sentiments mielleux lui auraient donné la nausée. Pour un peu, peut-être. Mais pas aujourd'hui. Assise à l'écart sur un muret en ruine, le capuchon rabattu sur son visage, elle souriait.

Perdue dans ses pensées, ses doigts fins jonglaient avec l'une des trois pièces de monnaie qu'elle conservait sur elle depuis plus de trois ans, maintenant.
Trois ans.
Trois ans qu'elle passait ici presque chaque jour, ne prenant pas conscience un seul instant du temps qui grignotait peu à peu l'échoppe jadis magnifique qui se trouvait derrière le muret, pour n'en laisser qu'un bâtiment à l'abandon et aux murs en ruines.
Trois ans. Il lui avait dit qu'il n'en avait pas pour longtemps. Qu'il revenait. Alors elle l'avait attendu. C'était aussi simple que cela.

La petite pièce s'écrasa mollement dans la neige cotonneuse. Raté. Le vent et le froid engourdissaient ses doigts. Se laissant glisser du muret, elle se pencha pour la ramasser, et remarqua du coin de l'œil une ombre qui se tenait là, immobile, à quelques mètres d'elle. Relevant la tête, elle n'eut qu'une seconde pour apercevoir la pâle silhouette, presque fantomatique, de l'homme qui la fixait. De longs cheveux blancs soulevés par le souffle hivernal barraient son visage froid, mais ces yeux gris, elles les auraient reconnus entre tous. Lui ? L'homme de la taverne. Son visage, sa voix, lui avaient parus familiers. Mais à le voir ici, face à l'ancienne boutique, elle en eut cette fois la certitude.

Il était enfin revenu.

Une seconde. Elle n'eut qu'une seconde pour croiser son regard. Une seconde de surprise dans les yeux de l'un et de l'autre, avant qu'il ne fasse demi tour, et que la silhouette vêtue de blanc ne disparaisse complètement derrière les bourrasques chargées de flocons.
Comme s'il n'avait jamais été là.



Quelque part, ce soir là, dans un coin de Mayenne, le vent porta à quelques foyers étonnés le rire maladif d'une jeune fille dont l'attente prenait enfin fin.










Pascalito


Comme une fissure sur un masque de théâtre. Rappelant la réalité. Tuant le personnage. Le sillon humide d'une larme sur le blanc de son visage.

Un gémissement bref et désespéré s’échappa des lèvres du jeune homme. Dans le froid glacial de la chambre délaissée, il se matérialisa en un éphémère souffle de buée qui alla contre le miroir, voilant le reflet de son visage tourmenté. Il leva la main et hésita un moment, songeant qu'il valait peut-être mieux rester dans l'ignorance. Mais sans qu'il ait pu développer cette idée, il se surprit à glisser le bout de ses doigts sur la surface réfléchissante. De nouveau, alors, il vit. Ce n'était pas son visage. C'était celui d'une autre époque, révolue. Devant lui se tenait donc un fantôme. Celui du garçon aux airs de mort, aux cheveux blancs sur une tête vide de névroses, qui arpentait autrefois cette même pièce. Pourtant, il semblait bien misérable, par rapport à ce qu'il avait été. On eût dit une fleur fanée, dans ses vêtements poussiéreux, avec ses traits émaciés et la repousse brunâtre à la racine de ses cheveux.

Jadis, Pascalito avait été beau. Oui, son apparence artificielle et surprenante lui avait attiré bien des gens et des choses. Il avait eu ce charme et cette grâce réservés à l'aristocratie... peut-être, finalement, à cause de l'aristocratie. Comme le vers dans la pomme.

Le fantôme leva la main, comme lui l'avait déjà fait. Il la porta à son visage et passa les doigts sur sa joue, comme pour effacer la larme qui y était restée accrochée. Alors, une chose étrange se produisit. Un tâche sembla apparaître sur sa figure. Ou bien cette dernière perdit simplement de sa blancheur.

Croisant le regard gris dans la glace, le jeune homme se sentit tomber de haut. Terriblement, inévitablement, il baissa les yeux sur sa main, sur ses doigts couverts de poudre blanche. Et il comprit.

Il n'y avait jamais eu de fantôme, de reflet du passé. Ce n'était que son reflet. Le reflet d'un homme pathétique qui tentait de se cacher derrière son passé pour fuir l'humiliation du présent. Le reflet de Pascalito, l'italien exilé, l'avare, le combattant déchu, le maire défait, le pauvre idiot qui s'était reclus dans le manoir qu'il avait abandonné plus de quatre ans plus tôt dans l'espoir de pouvoir y reprendre les choses du début. Oui, il avait tenté de recréer le passé, de retrouver l'innocence. Et il avait fallu que cette femme, cette intruse, vienne s'en mêler. Il avait fallu qu'une inconnue lui fasse comprendre par sa simple présence improbable dans son songe féérique toute sa connerie.

La colère enfla en lui, et pourtant il ne bougea pas, le visage impassible Il se sentait comme pétrifié. Puis, soudain, il sembla s'agiter. Ses paupières se rabattirent sur ses yeux humides, et ses lèvres tremblèrent.


Menteur..., souffla-t-il.

Il rouvrit les yeux et se dévisagea, dégoûté.


Menteur !

Et il hurla. Il hurla de toute la force de ses poumons, à s'en irriter la gorge. Il hurla en frappant cette image de lui, en assenant des coups de poings rageurs au miroir. Il hurla et pleura en se laissant glisser contre la vitre jusqu'à se retrouver agenouillé sur le sol comme un minable pantin.

Et il pleura, pour de bon. Se prenant la tête entre les mains, il se recroquevilla sur le plancher sale et froid, haletant, gémissant. Les larmes vinrent souiller son maquillage de scène. La pièce était terminée. C'était fini. Tout ça.

Levant les yeux, il se vit alors. Misérable...

Incapable de se contrôler, ne songeant même pas à le faire, il se releva d'un bond, tremblant de rage. Criant, se trainant à travers la pièce sans trop savoir ce qu'il faisait, il se mit à tirer violemment sur ses vêtements, déchirant le tissus, les mettant en lambeaux. Arrivé près d'une coiffeuse, il tenta de s'y raccrocher et la balaya des bras, envoyant valser contre le mur tous les pots de maquillage qui la recouvraient. Ils se brisèrent tous dans un vacarme infernal, disparaissant dans un nuage de poudre qui enveloppa Pascalito. Il tomba au sol et rampa, ses hurlements se muant en toux, jusqu'à un vase dont il se saisit. Brusquement, il se leva et fonça vers le centre de la pièce, d'où il jeta le vase au grand miroir qui vola en éclats.

Le jeune homme se laissa retomber au sol et se mit à tirer, après ses vêtements, sur ses cheveux. Mais il n'arrivait pas à s'en défaire, à les arracher, eux et leur maudite blancheur tellement fausse... Alors, il tendit la main et se saisit d'un morceau du miroir qu'il serra entre ses doigts qui se mirent à saigner. La douleur n'était rien, à cet instant. De l'autre main, il saisit une grande poignée de ses cheveux. Et il les coupa. Pendant de longues minutes, c'est ce qu'il fit. Avachi au milieu de la chambre dévastée et gelée, les mains pleines de sang, criant et pleurant, il coupa ses cheveux qui pleuvaient autour de lui. Et quand il eût fini, enfin, il se tu. Il laissa le morceau de verre retomber sur le sol où il se brisa. Il posa sa main mutilée sur son genou et la cacha de l'autre. Puis, il ravala ses larmes et resta là, immobile, à contempler le désastre, agenouillé sur la blancheur de ses cheveux. Comme un soldat perdu sur un champ de bataille enneigé.

Il était en paix... peut-être.

Un bruit, soudain, attira son attention. Tournant la tête, il se rendit compte qu'il était observé. Et lorsqu'il pu voir qui était l'indiscret spectateur, son cœur se serra.

Un autre faux-reflet du passé... Celui de l'amour perdu. Plus dérangeant encore.

Lazard. La seule personne qui l'ait aimé après sa tante. La seule personne qu'il ait aimé après elle aussi. Et il l'avait perdu. L'avait-il chassé ou était-il parti ? Il ne savait plus...

Lazard lui manquait. Définitivement. Depuis toutes ces années. Or, celui-là, ce n'était pas le vrai. Non, celui-là, ce n'était qu'une grossière copie encore...

S'il le savait, c'était bien parce qu'il en était l'auteur. En revenant au manoir, il y avait trouvé son cousin, dont il avait jusqu'à oublié l'existence après tout ce temps. Son cousin, un jeune homme faible d'esprit, alcoolique... Du même âge et de la même taille que l'autre. S'il était revenu, ce n'était pas pour lui. Il ne voulait pas de lui. Il voulait ce qu'il était avant, ce qu'il avait avant. Il voulait Lazard. Alors il l'avait déguisé en Lazard. Et maintenant qu'il avait un regard objectif sur la chose, il se rendait compte que ce n'était pas très concluant.

Le jeune homme sentit une nouvelle vague de colère le submerger, et il ne pouvait la stopper. Lentement, il se leva. Il essuya son sang sur ses haillons et avança vers son cousin. Et lui, il recula.


Attends, dit Pascalito dans un murmure éraillé.

Et c'est ce qu'il fit. Lorsqu'il fût à sa hauteur, Pascalito le contempla. La peur brillait dans ses yeux injectés de sang. Son visage était maigre... Il l'embrassa. Il ignorait pourquoi. Le baiser se prolongea quelques secondes, quelques minutes même. Vicieusement, il devint plus passionné. Tellement passionné que Pascalito vint saisir l'autre à la gorge et se mit à l'étrangler. Leurs lèvres se séparèrent. Dans le silence, seuls les bruits d'étouffement du faux Lazard résonnaient.

Il devait mourir pour que Pascalito puisse vivre enfin.











Myrh


Temps blanc. Ciel blanc. Humeur blanche. Lisse. Propre. Sans relief. La neige a recouvert le paysage entier d'un épais tapis glacé. Chaque tige. Chaque pousse. Chaque morceau de vie, enseveli. Elle en a jusque dans les chausses, jusqu'entre ses boucles brunes. Ca la parcourt, la traverse entièrement, ça passe par le bout de ses doigts gelés, remonte d'un frisson le long de sa colonne vertébrale, puis se faufile jusque dans son esprit où tout devient froid. Blanc.
Combien de temps, qu'elle marche ? Les empreintes de pas qu'elle suivait ont complètement disparu sous les bourrasques. Le village est certainement très loin derrière elle, maintenant. Elle se retourne mais ne le voit plus. Il n'y a que des arbres, tout autour, que des arbres et ce blanc qui l'inonde, qui la noie. Qui l'étouffe.
Retrouver le chemin. Retrouver... les pas. Les pas ? Y en a-t-il vraiment eu ? Est-ce qu'elle a tout inventé ? Myrh ne sait plus. Les images se figent, glacées, dans son esprit. De longs cheveux blancs. Une échoppe. Des yeux gris. Et trois petites pièces de monnaie... Des images gelées. Dénuées de vie. Comme autant de tableaux qu'on aurait laissé prendre la poussière, que l'on regarderait s'écailler, et perdre leurs couleurs, au fil des années. Des images froides. Des images mortes.
Et elle ?
Qu'en est-il, d'elle ? Jeune vagabonde aux ongles sales, aux yeux rougis. Grelottante. Pathétique. C'est tout ? C'est tout ce que tu as réussi à devenir ? C'est ce que tu les as laissé faire de toi ? Sa gorge racle chaque fois qu'elle respire, le froid lui fait mal, elle tousse, mais ses poumons n'en sont que plus douloureux. Combien de temps, qu'elle marche ? Des heures... Des heures... Le froid l'étreint, elle se blottit en lui comme entre des bras maternels. Et ferme les yeux.

Temps blanc.
Drôle d'expression, pour une drôle de gamine. Comme si le monde avait perdu toute couleur. Comme s'il ne restait que ses fantômes.
Elle est bien, là, lovée contre ses souvenirs. Les pensées engourdies par la fatigue. Elle resterait là, bercée par le vent, s'il n'y avait pas la voix. La petite voix qui se loge au creux de ses pensées, et qui s'amuse à la pincer, la piquer, l'écorcher. Et maintenant quoi ? C'est comme ça que tout va se terminer ? Ici, au milieu de nulle part... Tu comptes mourir de froid, là, comme ça ? C'est tout ? Chaque fois elle essaie de la chasser, mais rien n'y fait jamais, elle trouve toujours une faille par laquelle se faufiler. La brune déraille. C'est ce qui se dit.
Seule. Ici ou ailleurs, tu ne peux finir que seule. Pas de famille, pas d'ami, personne pour veiller sur toi ou s'apercevoir de ta mort. Pincée. Seule. Piquée. Seule. Ecorchée. Seule. Abîmée, amochée, étranglée, lacérée, torturée, tuée...


Non.

La voix résonne au milieu des bois vides. Un son fugace, un instant de vie, avant que le silence ne reprenne sa place. Dans le paysage de mort qui l'entoure, la silhouette se redresse, difficilement, poings serrés, sourcils froncés.

Non. Il est revenu.

Les yeux de la gamine s'ouvrent à nouveau sur la blancheur omniprésente. Quelques larmes y naissent fugitivement, avant de ne disparaitre, ravalées par orgueil et colère, face à la cruelle petite voix qui assiège ses pensées.

Il est revenu. Comme il l'avait promis. Tout ira bien, maintenant qu'il est là. Tout ira bien.

Et comme pour attester ses dires, la brune avance un pied, reprend sa marche absurde, et se met à sourire. Le froid rend ses gestes lents et difficiles, il mord la moindre parcelle de sa peau laiteuse, mais sous son capuchon, la jeune fille n'en a cure.
Car elle sait qu'il est de retour.








De nouvelles heures sont passées. La petite voix a fini par se taire. Myrh est gelée, exténuée par ses tremblements constants et la fatigue physique, mais autour d'elle, les arbres commencent à se faire plus épars. La forêt montre les premiers signes de l'orée. Un sentiment réconfortant se met alors à envahir la jeune fille. Elle n'a pas la moindre idée de l'endroit où elle se trouve, mais sans doute pourra-t-elle trouver quelques habitations isolées, de quoi s'abriter et chaparder un repas ou deux. Sans doute pourra-t-elle trouver une cheminée, ou...
La pensée n'a pas le temps de se terminer. Un cri terrible retentit et se répand à ses côtés.
Un cri ? Ici ? Quelqu'un ! Le coeur se met à battre, le regard à chercher. Elle ne réfléchit plus, ne veut savoir ni qui ni pourquoi, tout ce qui compte en cet instant est de trouver d'où il provient. Une personne, une maison, quelque chose. N'importe quoi. N'importe qui. Les sens en alerte, la brune se met à courir en direction de la voix, oubliant le froid, oubliant la fatigue, elle slalome entre les arbres, jusqu'à ce que se dresse face à elle un grand bâtiment de pierre. Un manoir.
Le cri a cessé depuis déjà quelques minutes lorsqu'elle arrive devant les immenses grilles usées. Face à l'édifice, la gamine s'arrête enfin. Immobile. En elle, l'excitation laisse peu à peu place à l'inquiétude, et le malaise. Un cri... Un cri de rage, un cri de désespoir... Un cri qui avait déchiré le silence pour la mener jusqu'ici. Et maintenant ? Les immenses murs se dressent face à elle, imposants, menaçants, comme de sombres remparts la protégeant de ce qu'il se passe de l'autre côté. Le vent glacial qui s'infiltre entre ses côtes la pousse à entrer, mais l'appréhension retient sa main au moment où elle frôle la poignée de fer. L'endroit a quelque chose de malsain.
Quelques secondes passent. Longues. Avant qu'un nouveau souffle glacial ne la décide enfin à pousser les lourdes grilles qui s'écartent en grinçant.
Et qu'elle ne le voit.
Un jeune homme. La vingtaine. Trentaine, peut-être. Son corps qui traverse l'une des hautes fenêtres du manoir et s'écrase, tout en bas, à quelques mètres d'elle. La scène est surréaliste, elle défile face à elle comme ralentie par son esprit. Le moindre éclat de verre. La moindre contorsion. Le moindre rictus. Chaque détail danse dans sa tête en une ronde infernale, de plus en plus rapide, jusqu'à l'instant où le bruit du corps atteignant le sol ne mette fin à toute la mascarade.

Le silence reprend ses droits. La brune est immobile. Incapable de bouger. Incapable de penser.
A quelques mètres d'elle, un homme est mort, un jour de temps blanc.

Au 9 ruelle de la Noisette. Auberge, distillerie.




Contexte :
Alex le croisé

Assis sur l'herbe, devant une maison en ruine qui devait être assez grande au temps de sa splendeur, un homme soutenait sa tête d'une main, et de l'autre arrachait quelques brins d'herbes, comme on le fait souvent quand on est enfant. L'homme releva la tête, et devant lui ne s'affichait pas une maison en ruine, mais bien toute une rue, un quartier de Mayenne a l'abandon. Et ce, malgré l'endroit charmant avec le ruisseau passant tout prêt, les bois proche, et de jolies jachères.

L'homme se retourna, regardant la larme a l'œil ce qu'il restait du terrain de soule, on pouvait encore voir une petite cabane délabrée qui faisait office de buvette, a l'époque de la glorieuse équipe des Écureuils. Il se remit face a la maison, et commença a enlever son mantel, et tous les objet encombrant qu'il avait sur lui, il jeta l'ensemble par terre, et se remonta les manches.

Il entra dans cette maison en ruine, qui semble t il était la sienne, en ressorti quelques anciens objets et breloques. La sueur commença a couler sur son visage grimaçant. Il entreprit de jeter tout ce qui pouvait entraver sa rénovation. Et ce jusqu'au jour couchant, où il poursuivit son effort, pour enfin se donner un moment de répit bien mériter, alors que la nuit était complètement tombée.

Pendant plusieurs jours, il travailla dans cette maison délabrée qui devenait de plus en plus, une jolie auberge. Son projet commençait a prendre forme. Son auberge, accompagnée d'une taverne, d'une distillerie de liqueur de noisette, et d'une fabrique de sucette, toujours a la noisette.

Voila maintenant quinze jours qu'AleK, l'homme qu'on avait retrouver, assis devant sa maison, avait travaillé a sa réhabilitation en secret, enfin en secret, on avait tout de même vu la maison passer de délabrée a jolie auberge. Ainsi en ce jour, il sortit l'écusson qu'il apposât a l'angle de l'auberge. Et ouvrit le lieu aux habitants et voyageurs, allumant un feu dans la grande cheminée de la taverne, il attendit que la fumée attire les curieux.





Dimaro

 Le Blondinet, une chope de bois à la main, se promenait dans les rues de Mayenne. Le temps était de saison - parfait pour garder la bière à la noisette fraiche - et malgré les quelques nuages, le soleil perçait chaleureusement. C'est pas que Dimaro craignait la pluie, mais l'eau dans la mousseuse lui donnait des maux de tête ...

Il marchait, marchait .. et fut surprit de constater que sa chope s'était évider plus vite qu'il n'aurait cru. Scrutant son récipient de plus près, il le tourna sous toutes les coutures cherchant une faille ou une fissure dans le bois .. Rien. Que faire ? Plus de carburant ... et il était loin du centre ville où grouillais les tavernes habituelles.


Fichtre ! Publice Scūriolus !

Pas de panique, tout allais s'arranger ! Il lui suffisait de chercher dans sa mémoire une taverne qui fusse excentrée de la place publique ...

EURÊKA ! La troisième mi-temps de Soule !

Il se rappela d'une taverne où l'alcool coulait à flot avant, pendant et après chaque match de soule. Pour sur qu'il y avait passer du temps là-bas. Ni une ni deux il pressa le pas vers la ruelle de la Noisette.

Au fur et à mesure qu'il avançait, son cerveau de blondinet fit le rapprochement entre les évènements actuels et les boutades d'antan ... Le stade avait été rasé se souvint-il ! Pis, il avait entendu dire que c'était toute la ruelle qui avait disparue ... comme ... effacer du cadastre ! - Bizarre tout de même, non ? - Il voulut malgré tout en avoir le cœur net ! Il avait encore la foi - où le foie également - que quelques vestiges y soient conservés malgré tout. Pourquoi pas une ou deux reliques viticoles !?

Arrivé sur place, il pu constater cette ruelle fantomatique ou les ruines se mélangeait à la résistance presque révolutionnaire des battisses. Il commençait a désespéré quand il crue à un mirage ... L'auberge au 9 ruelle de la Noisette était comme neuve !! Telle un diamant taillé au milieu de la roche brute. Un signe divin !

Il s'aprocha et vit son ami AleK, derrière le bar. Un large sourire se dessina sur son visage et Dimaro exalta de joie.


Par la Sainte-Boulasse !! AleK, mon ami ! Tu me sauve la vie !

Lui montrant sa chope vide il reprit.

Serais-tu miséricordieux pour offrir un peu de vitamine à une racine assoiffée ? Qu'a tu à me proposer ? Je bois de tout, sauf de l'eau bien sûr, cela va de soi !


Eva

 L'automne... La soldate, éternelle frileuse, n'aimait pas le froid... mais malgré les frissons qui parcouraient sa colonne, elle appréciait cette saison, de part ses couleurs, son calme... et les premiers feux de cheminée...

Elle était dans cette ville depuis maintenant treize jours, et elle n'avait toujours pas de maison... Elle s'était affairée à chercher un endroit pour installer son bureau, mais désormais il fallait également qu'elle pense aussi à elle et ses enfants...

Elle arpentât les ruelles... Des douces effluves vinrent lui chatouiller les narines... Des noisettes... Une odeur qu'elle affectionnait particulièrement... Elle se laissa guider, abandonnant son idée de chercher une demeure pour l'instant...

Elle arriva devant une auberge, d'allure très accueillante et chaleureuse... Une douce fumée sortait de la cheminée... Elle sourit...

Elle poussa doucement la porte et s'engouffra à l'intérieur... Un large sourire se dessina sur son visage lorsqu'elle aperçu les deux hommes en train de boire une chopine...

Elle s'approcha timidement, ne souhaitant ni les interrompre, ni s'imposer...


"Bonjour vous deux... Je... je peux me joindre à vous?... Enfin... si ça ne vous dérange pas..."






Lame rouge

 Le temps avait passé. Jour après jour. Nuit après nuit. Des semaines, des mois maintenant s'étaient écoulées. Lamerouge avait encore dépéri. Il ne sortait plus en ville que très rarement maintenant, conscient que ses nippes, ses guenilles le désignaient comme un vilain aux yeux des autres. Il faisait parti des proies qu'il avait chassé jadis.

Que ne donnerait-il pas pour faire « disparaitre » ces écœurant villageois, ces sourires gentillets de leur mignons petits visages propres. Il les balafrerai de quelques coups de couteau bien placés.

Comme à chaque fois qu'il songeait à son arme, un pincement acide lui ravagea les entrailles.

Il s'était appauvri à cause des impôts et aujourd'hui plus que jamais, il haïssait ceux qui les ordonnaient, ceux qui les percevaient.

De là, un homme normal aurait été contraint de vendre ce magnifique instrument pour payer sa nourriture. Lamerouge le tueur préférait s'en servir pour mutiler et détrousser ses victimes. Mais sa disette personnelle avait ébranlée ses forces comme elle ébranlait ses dents et une victime s'était transformée en agresseur. Il s'en était sorti, un morceau d'oreille en moins, une cicatrice sur le crâne et un doigt brisé qui s'était mal ressoudé. Mais surtout, délesté de son couteau.

Tel un animal blessé, il s'était retiré dans sa tanière, vivant de ses piètres récoltes et du braconnage auquel il s'adonnait. Mais tout a une fin et cette période la connue en même temps que les stocks d'eau-de-vie du meurtrier.
L'alcool en moins, Lamerouge retrouvait sa soif de mort, sa soif de sang et d'entrailles déversées par une sombre soirée d'hiver. Mais sans outils, un artisan ne vaut pas grand chose.

C'est donc avec l'idée de retrouver son couteau qu'il était revenu à Mayenne. Mais il ne connaissait pas l'identité de sa victime qui s'était rebellée. Une femme, sotte pour avoir agit de la sorte et s'être opposé à son destin, probablement très forte pour avoir su le repousser.

Il en avait aperçu une du genre en se promenant. Elle était entrée dans une sorte d'auberge située dans un quartier à l'abandon, proche de l'endroit où il avait agi publiquement pour la première fois.
Capuche en place il s'était approché de la fenêtre mais sans parvenir à entendre la conversation. Il ne voyait que des ombres.

Sa rage augmenta quand il réalisa qu'il n'avait pas la force de faire le guet pour attendre la sortie de la fille et la suivre jusque chez elle. Il allait devoir apprendre autrement si elle était bien celle qu'il recherchait. Il repris donc sa route, une humeur sombre sur les talons.

Retrouver son couteau, il ne pensait qu'à ça.
À ça et à tuer aussi.
L'envie de meurtre pulsait comme son sang dans ses artères. Faire passer de vie à trépas voilà ce qu'il aimait.
Il sut à ce moment que s'il ne tuait personne ce soir, il se contenterait d'un chat. Il détestait les chats autant que les nobles et les bourgeois.

Qui sait, ce soir, il tuerait peut-être le chat d'un noble...








Le soldat noir

 Longtemps... Trop longtemps qu'il la cherchait... Son visage d'ange, son sourire, celui qu'elle avait affiché lorsqu'elle lui avait donné ce coup de dague qui avait failli lui coûter la vie... Jamais de sa vie, il n'avait subit telle humiliation. Cette longue cicatrice sur son visage noir le lui rappelait sans cesse, depuis cette nuit où cette femme l'avait vaincu...

Il maudissait cette nuit...

Il voyait encore la jeune femme, si frêle, d'apparence si paisible, assise au bord du lac, son épée hors de sa portée... Les reflets de la lune sur l'eau presque immobile... Une proie facile, innocente... Le lieu était propice, calme, personne aux alentours...
Il s'était approché d'elle, elle lui tournait le dos... Il eut à peine le temps de voir son visage qu'elle avait saisit une dague dans sa botte gauche... Un revers, un geste précis, avait suffit à faire tomber le soldat, le blessant grièvement au visage, brisant la dague par la même occasion... Elle plongea son regard dans le sien, sans un mot aucun... A cet instant précis, il grava son visage dans sa tête... Dans un souffle, il réussi à lui jurer qu'il lui fera payer cet affront... Elle lui répondit par un sourire, avant de disparaître dans les profondeurs de la nuit, le laissant là, agonisant...

Trois mois s'était écoulé... Le soldat avait vécu terré dans l'ombre tout ce temps, survivant grâce aux menus vols auxquels il s'adonnait.

Ce soir là, le soldat errait dans une ruelle, sombre, laissée à l'abandon... Là... il sentit son cœur s'arrêter... Elle était là, à quelques pas de lui, s'engouffrant dans une demeure... Il attendit discrètement à l'angle de la bâtisse, la laissant refermer la porte derrière elle... Un rire de haine s'échappa de sa gorge, il allait enfin tenir sa vengeance... Un regard par la fenêtre... Deux hommes se tenait près d'elle. Un détail qui serait vite régler. Rien ni personne ne pourrait l'empêcher de retrouver l'honneur que cette femme lui avait prit cette maudite nuit...
Il poussa la porte de l'auberge d'un grand coup, attrapant au passage sa dague attachée à sa ceinture, s'approcha de la jeune femme d'un pas rapide et lui saisit violemment le bras en hurlant:


"Je te l'avais juré! Je t'ai retrouvé. Maintenant, tu vas payer ce que tu m'as fais!!!!!!!!"


Myrh

 C'est son chez elle.
Les maisons abandonnées sont toutes un peu les siennes. Faut dire qu'quand on a pas d'endroit où aller, on crache pas sur un peu d'confort.
... Ni sur les souvenirs.
L'en a plus vraiment, elle, alors elle s'plonge dans ceux des autres.
Faut bien rêver.
Alors les yeux fermés, elle imagine. Le feu qui crépite dans la vieille cheminée emplie de suie. Les bruits de couverts, les "passe moi le sel" que recouvrent les rires d'enfants. Elle s'y sent bien, ici. Au milieu d'ces lambeaux de vie. De ce semblant de quartier, qu'elle peuple de ses fantômes. Pour vous c'est p't'être qu'une rue à l'abandon. Mais c'est chez elle.

C'était.

V'la qu'ça s'anime, dans le coin. On retape, on défriche, on rénove. Manquait plus que ça. Son refuge est malmené, dénaturé, on chasse ses mirages à coup d'grands bouleversements. Pour un peu, elle en serait toute perdue, la p'tite. Mais elle en a vu d'autres. C'est pas l'premier qui revient à la vie. Alors elle attend. Un jour, deux jours, une semaine. Jusqu'au jour où. Blason posé, cheminée fumante, et v'la les badauds qui arrivent.
Elle devrait partir, elle le sait bien. Rapidement s'enfuir avant que qui qu'ce soit n'la voit. La vagabonde, la squatteuse qui vole les miches de pain sur le marché. Mais la curiosité l'emporte. Se souvenir à quoi ça ressemble, la vie. Celle des autres. Alors à petits pas elle s'approche, jette un œil par la fenêtre entrouverte. Juste à l'instant où un homme attrape une jeune femme par le bras et se met à la menacer. Juste le temps de croiser, en une fraction de seconde, son regard de stupeur. Juste le temps de se souvenir qu'c'est surtout ça, la vie.



Contexte :
Alek le croisé

 La rénovation de l'étage, l'aménagement des chambres allait de bon train. Les meubles qu’Alek avait retrouvé en son chez lui, ceux qui trainaient dans les rues et ceux qu’il s’était permis de récupérer dans les maisons environnantes. Il y a accrocha notamment de jolies tapisseries, qu’on lui avait offert durant ces voyages, c’est sur qu’il n’aurait jamais pu les acheter, ces petites choses inutiles, mais qui vous différencie un noble d’un autre. Enfin il ne cracherait pas dessus ces derniers, c’était bien ceux la, qui lui avaient offert.

Les chambres de l’auberge étaient à présent finies, il ne restait qu’à fignoler quelques dernières choses dans la chambre d’Eva, pour permettre son hébergement, ainsi que celui de toute sa marmaille, présente et arrivante. Car tout le monde l’aura remarqué son bidou, tout gonflé. Puis y restait aussi, sa chambre, car le cellier c’est bien beau, les barriques, les tonneaux, la liqueur, mais le confort. Même les fossés sont plus confortables semble t’il.

En bas, il avait laissé les reines de la taverne a Eva, qui semblait maitrisé le lancer et la glisse de choppes, qui plus est sans en renverser. Il l’avait laissé en compagnie du blondinet, nommé Dim. Il trimait dans les travaux à l’étage, lorsqu’il entendit, la porte de la taverne claquer. Il écouta savoir si c’était un nouvel arrivant ou bien Dim qui partait. Soudain il entendit crier.

--Le_soldat_noir a écrit:

"Je te l'avais juré! Je t'ai retrouvé. Maintenant, tu vas payer ce que tu m'as fais!!!!!!!!"




AleK a ces mots, sauta sur son épée, et descendit quatre a quatre les escaliers. Arriver en bas, il aperçu par la fenêtre, une jeune demoiselle qui avait l’air d’errer icelieu, regardant vers le fond de la taverne, le regard entre stupéfaction et peur. Il tourna le regard dans le même sens, et vit un homme, dague au poing menaçant Eva.

"Messire, pourrais je savoir ce que vous voulez a ma tavernière? Ne croyez vous pas que vous en prendre a une dame désarmée et qui plus est enceinte, soit très honorifique sire?"

AleK essaya le plus possible d'afficher un air calme sur son visage, qui néanmoins hésitait entre peur et rage.





Le soldat noir

 Le soldat se plaça derrière la donzelle, bloqua son bras droit dans son dos afin qu'elle ne puisse se débattre, maintenant sa dague proche de son cou délicat. Elle resta sans voix, probablement effrayée, et était apparemment sans défense. Qui plus est, il constata qu'elle était enceinte. Cette situation provoqua chez le soldat un sentiment jubilatoire. Il allait tenir sa revanche.

"Alors? Tu as peur? Tu ne pensais pas tout de même pas que tu allais t'en tirer à si bon compte ma belle..."

Il n'eut le temps de finir sa phrase qu'un inconscient vint interrompre. Le soldat sentit la colère monter en lui. Il caressa doucement la joue de la jeune femme avec sa lame, tout en plongeant son regard noir dans celui de l'homme qui avait oser le provoquer.

"Je ne vous ai pas demander votre avis, mécréant! J'ai mon honneur à laver. Honneur que cette femme a salie, le jour où elle m'a défiguré et laissé pour mort. Cette histoire ne concerne qu'elle et moi. Je ne laisserais personne me barrer le chemin, vous m'entendez, personne!
Retournez donc à vos affaires, à moins que vous ne souhaitiez que je m'occupe de votre cas à vous aussi... Ou alors, je vous conseillerais d'admirer le spectacle, ça pourrait vous plaire. AHAHAHAHAH!!!!"


Sans lâcher l'imprudent du regard, il commença à descendre sa lame le long du visage de la jeune femme, à longer son cou jusqu'à la naissance de sa poitrine. D'un coup sec, il trancha les liens de son bustier. Il se rapprocha d'elle et lui murmura: "Regardes bien ton homme dans les yeux, je t'autorise même à lui dire adieu, car c'est la dernière fois que tu le verra... S'en est fini de toi ma belle..."





Eva

 Eva discutait tranquillement en buvant une chopine quand un homme fit irruption à l'intérieur de l'auberge. Elle reconnu aussitôt celui qui avait tenté de l'agresser plusieurs mois auparavant... Elle avait à l'époque réussi à le désarmer et à le blesser au visage. Elle avait également brisé l'une de ses dagues, Raisin lui en avait heureusement offert une nouvelle peu de temps après...
Elle n'eut pas le temps d'en attraper une que l'homme bloqua son bras et la menaçait. Elle était tétanisée, paralysée par la peur elle ne pouvait plus bouger... Elle savait que là, le moindre geste lui serait fatal...
Alek avait entendu le vacarme et était descendu. Il tenta une approche calme avec l'homme, mais cela n'avait pas l'air de fonctionner...
Eva sentit la lame froide glisser le long de son visage puis de son cou... Elle se mit à trembler lorsqu'il lui arracha le nœud de son bustier...

--Le_soldat_noir a écrit:
"Regardes bien ton homme dans les yeux, je t'autorise même à lui dire adieu, car c'est la dernière fois que tu le verra... S'en est fini de toi ma belle..."


Elle regarda Alek dans les yeux, sans savoir ce qu'elle devait lui dire, sentant son cœur s'accélérer... Soit elle lui avouait maintenant qu'elle l'aimait profondément, soit elle emporterait ça avec elle...

Des larmes se mirent à rouler sur ses joues... Cette fois, elle avait peur...

samedi 25 décembre 2010

6 juillet 1458



Clac!

En bordure de la ville, le silence semblait avoir pris possession des lieux. Enveloppant les cahuttes vides, enlaçant les allées désertes de son ambiance étouffante, veillant jalousement sur les petites ruelles inanimées, prêt à noyer le moindre bruit de son étreinte sinistre.

Clac!

A cet endroit, la plupart des maisons étaient inhabitées. Trop éloignées, trop petites, trop anciennes, elles n'attiraient pas les nouveaux arrivants. Aussi, les soirs se faisaient plutôt calmes, ponctués de temps en temps par les cris joyeux d'une personne ivre, les pleurs d'un enfant en bas âge, ou les grommellements de l'un des rares habitants du coin.
Mais ce silence là était chargé d'une toute autre atmosphère que celui qui planait d'habitude. Ce silence là avait quelque chose de malsain.

Clac!

Le volet claqua une nouvelle fois sur le mur en pierre. A l'intérieur, Myrh bouillonnait. Couchée sur le dos sur la vieille paillasse qui servait autrefois de lit, les yeux grands ouverts fixant le plafond, elle attendait. Attendait de s'endormir. Attendait de se calmer. Attendait que ça passe. Attendait... de se sentir vivre à nouveau.

Clac!

Les poings se crispèrent, les muscles se raidirent. Insupportable. Elle... ne pouvait plus... supporter... D'un bond, elle se leva. Se calmer. Il fallait qu'elle se calme. D'un geste rapide, elle empoigna une jarre sur une étagère, et la jeta contre le sol. Ça n'avait aucune importance, de toute façon. Aucun de ces objets ne lui appartenaient. Elle avait trouvé cette maison vide un soir d'hiver, et y avait dormi presque chaque soir depuis. Mais il ne lui était jamais venu à l'esprit d'aménager la pièce presque vide. Ses maigres possessions, les seules qu'elle désirait, elle pouvait les ranger dans un seul baluchon. Quelques miches de pain, un couteau de cuisine, un bâton de bois, et surtout, ses trois petites pièces dans une bourse de cuir.
La tête entre les mains, un léger gémissement s'échappant de ses lèvres fines, elle n'arrivait plus à se calmer. Trop longtemps. Longtemps qu'elle n'avait plus rien ressenti, plus rien pensé, longtemps qu'elle n'avait pas eu ce feu en elle, celui qui vous fait vous sentir en vie. Depuis quelques semaines, maintenant, elle avait rejoint un groupe armé, aidant à défendre sa ville, qu'elle chérissait tant. Elle avait espéré se sentir utile, mais l'envie de vaincre le vide qui la rongeait avait bien vite remplacé les convictions des premiers jours. En vain. Les rares combats, les journées passées à attendre en compagnie de son groupe, les politesses échangées... Ça n'était pas elle. Ça ne serait jamais elle.
Une deuxième jarre vola.
Et puis qu'ils aillent au diable ! Elle n'était pas un de ces fidèles soldats donnant leur vie pour leur compté ! Elle ne leur devait rien, elle... ne leur... devait...
Les poings se desserrèrent légèrement. La colère, le trépignement laissaient place au découragement.
Il fallait qu'elle sorte. Qu'elle prenne l'air. Elle étouffait, ici. Elle étouffait où qu'elle soit, à vrai dire. Ramassant rapidement ses quelques affaires, elle sortit de la petite maison, fiévreuse. Sur le seuil de la porte, elle s'arrêta, surprise par le vent qui lui glaçait les os. Étrangement, elle s'en trouvait apaisée. La nuit, le silence, l'obscurité l'enveloppaient comme un voile cotonneux, et elle se blottissait dedans comme un enfant en quête de réconfort. Grimaçant une dernière fois au son du volet qui claquait une fois encore contre le mur, elle se mit en route, sans trop savoir où elle allait. Elle traversa ainsi les petites ruelles presque inhabitées, les places, les maisons aux toits de chaume, et finit par arriver aux quartiers du centre du bourg. Tout était étonnement calme, ce soir. Les habituelles odeurs d'alcool, d'urine, et de grillades se faisaient discrètes aux coins des rues, et les habitants semblaient s'être donné le mot pour faire le moins de bruit possible. Il faut dire que depuis l'esprit de compétition qu'avaient engendré les élections mayennaises, les soirs étaient devenus bien plus silencieux. Peu importe, après tout, elle s'y sentait bien.

Les pas instinctifs, la direction aléatoire, Myrh déambulait parmi l'enchevêtrement de rues qu'elle connaissait tant, humant les quelques odeurs qui parvenaient à elle. Subitement, l'une d'entre elles, qui n'avait rien de semblable à celles que l'on pouvait percevoir en temps normal, engendra un étrange sentiment en elle. Cette odeur là lui était familière, et lui inspirait un certain recul, sans qu'elle ne sache expliquer pourquoi, ni de quoi il s'agissait. Une chose était sûre, elle avait déjà senti cela quelque part. Tiraillée entre une étrange attirance, et une angoisse soudaine, elle hésitait entre repartir d'où elle venait, ou trouver la source de cette effluve. Quelque chose lui disait qu'elle détesterait ce qu'elle trouverait, mais elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas, faire demi tour sans savoir ce qui procurait en elle une telle émotion. La terreur au cœur, elle avançait lentement vers l'angle de la rue.
Et la vit.
Un cadavre atrocement mutilé, une main clouée au mur, nue, et que l'on avait tailladé afin d'écrire "je suis lame rouge" sur son buste. Du sang partout. Cette odeur...
En une fraction de seconde, Myrh eut une impression de déjà vu, qui disparut presque aussitôt tandis que son visage juvénile remontait face au ciel en une expression malsaine.

Elle se sentait vivante.


Cet hideux spectacle, qui semblait presque la regarder, la dérangeait affreusement, et l'odeur du sang coagulé lui donnait la nausée. Pourtant, elle ne saurait dire pourquoi, elle avait du mal à en détacher son regard. Un haut le cœur plus tard, elle se retrouvait la main appuyée au mur, à vomir, ajoutant de nouvelles immondices aux pavés déjà souillées.

Ne pas se retourner. Lentement, tremblante de toutes les émotions qui la submergeaient, elle tourna le dos à la jeune femme décédée, et se mit à courir, le plus rapidement qu'elle pouvait, en direction de n'importe où. Elle arriva très vite devant la cahutte abandonnée, mais se s'arrêta pas, continuant à courir bien plus loin encore dans la forêt.


Il fallait qu'elle défoule ce trop plein d'émotions.

Elle s'était sentie vivante.


5 mai 1458


 Combattre.

Un mot qu'elle n'avait pas entendu depuis un bout de temps.
Un mot qu'ils avaient sans cesse à la bouche, tous autant qu'ils étaient, depuis quelques temps. Cris de guerre, insultes, et révoltes. Ca fomentait dur, dans l'coin.
Qui ils ? Elle ne savait pas vraiment. A vrai dire elle s'était retrouvée là un peu par hasard. Drôle d'histoire.
Quand, quelques semaines auparavant, elle avait trouvé le marché vidé et la mairie en difficulté, elle avait décidé d'offrir nombre de ses piècettes, amassées ici et là, à sa ville. Elle n'avait jamais vraiment compris la valeur de l'agent, et les trois pièces de monnaie qu'elle gardait en permanence sur elle lui suffisaient amplement. Le reste allait et venait dans sa bourse sans qu'elle n'y porte un quelconque interêt. Se souvenant de son geste, la mairesse lui avait alors demandé de rejoindre un groupe armé afin de combattre des individus qui menaçaient Mayenne. C'est ainsi qu'elle s'était retrouvée là, voulant faire une bonne action en aidant la mairie.
Non.
A vrai dire elle s'était retrouvée là parce qu'elle s'ennuyait.
Et parce qu'elle aimait sa ville.
C'était bien la seule chose qu'elle était capable d'aimer, d'ailleurs. Mayenne la belle. Mayenne la grande. Ses fêtes et ses combats, sa joie et sa violence, sa malveillance et son charme. C'était son chez-elle, le lieu qui l'avait vu grandir, qui avait été témoin de chaque éclat de rire, de chaque larme, de chaque beuverie au clair de lune. Elle l'aimait bien plus que les gens. Comment aurait-il pu en être autrement ? On ne peut aimer les autres, quand on ne se souvient pas avoir été aimé soi même. Ca ne lui manquait pas, par ailleurs. Elle ignorait juste ce que c'était. Alors c'était là dessus qu'elle reportait son affection, la brunette. Sa ville. Sa grande ville.

Mais au fond, est-ce qu'elle l'aidait vraiment, en suivant ces gens ? Y avait-il vraiment un bon parti à prendre ? Pourquoi était-on attaqué, d'ailleurs ?

Les questions s'embrouillaient dans sa tête à mesure que ses yeux se fermaient malgré elle. La soirée avait été éprouvante. Rencontre, vieux souvenirs et bagarre. Comme au bon vieux temps.
Fermement agrippée à son bâton, la jeune fille, épuisée, s'endormait dans le campement dressé par son groupe.
Elle verrait tout ça demain. Oui. Demain. Mais en attendant...

27 septembre 1457


  Trois pièces de monnaie.

  Trois petits bouts de métal au creux de ses mains. Perdue dans ses pensées, Myrh marchait distraitement au coeur de la fôret, les yeux fixés sur les quelques lueurs qui se reflétaient entre ses doigts. Quelques écus, amassés avec grand soin, et conservés habituellement dans une petite poche de cuir attachée à sa ceinture. Ses pièces. Son trésor.
  Délicatement, elle saisit l'une d'elle entre deux doigts, et la leva, face à la lune, pour mieux l'observer. Elle en connaissait les moindres reliefs, pourtant. Etait capable de sentir chacune des rainures rouler entre ses doigts fins. Plus de deux ans déjà. Deux ans qu'elle l'attendait. Mais il lui avait dit qu'il reviendrait. Alors, soigneusement, elle avait rangé ses quelques piècettes dans sa poche, et elle l'avait attendu. Un jour, deux jours, un mois, un an... Elle ne savait plus exactement. A vrai dire, Myrh n'avait qu'une vague notion de ce qu'était le temps. Pour elle, il n'était qu'une sucession de jours, tous semblables, qui se répétaient à l'infini. Y avait-il seulement eu un début à tout cela? Elle n'en était pas sûre, et ne voyait pas de grande différence entre un évennement qui avait eu lieu la veille, et un autre qui aurait pu se produire dix ans auparavant. Ils faisaient tous deux partie du passés, et n'étaient séparés d'aujourd'hui que par une suite de journées toutes similaires. Alors quelle importance ?
  Toute pensive qu'elle était, elle n'avait nullement fait attention au chemin qu'elle avait emprunté, et c'est en observant ainsi son joyau qu'elle finit par apercevoir le décor qui se trouvait derrière. De lointains bruits de village, le chemin qui se transformait en pavés, les toits de chaume qui s'étalaient au devant... Elle était arrivée au bourg. La jeune fille leva un sourcil. Elle n'était pas entrée dans le village lui même depuis très longtemps. Ses seuls passages parcouraient uniquement la place du marché, et la vieille bâtisse abandonnée qui avait autrefois été le marché des rêves.
  Myrh fit quelques pas. La ville était calme, on entendait juste parfois au loin quelques cris de paysans émêchés racontant on ne sait quelle histoire à qui voulait bien l'entendre. Elle jeta un rapide coup d'oeil autour d'elle. Quelques cahutes dans les mètres alentours, un ou deux tonneaux abîmés... Peu de gens passaient par ici. La maison la plus près d'elle en paraissait même inhabitée. Curieuse, elle s'approcha discrètement de la porte, laissée ouverte. La pièce était entièrement vide, en dehors des quelques meubles déjà poussiereux. Désertée.
  Replaçant sa capuche sur ses quelques boucles brunes, Myrh fit demi tour. Elle ne s'attardait pas au milieu des habitations. Non pas qu'elle avait quoi que ce soit contre les villageois, mais ils avaient leur vie, et elle la sienne. C'était bien comme ça. Tandis qu'elle marchait en direction de sa chère forêt, un vent froid lui chatouilla le cou. La nuit serait fraîche. Elle ajusta son col, réprimant un frisson.
  Et s'arrêta.
  Après tout...
  Hésitante, elle jeta un regard par dessus son épaule. Les quelques rares chaumières avaient pour la plupart éteint leurs bougies. La porte de la maisonnette abandonnée claquait toujours contre le mur, au gré des courants d'air. Personne ne semblait donner signe de vie.
  Elle hésita encore un instant, jusqu'à ce qu'un souffle d'air plus frais que les autres ne la fit se décider. Revenant sur ses pas, elle poussa timidement la porte en bois, sur ses gardes. Elle attendit quelques secondes, mais rien ne semblait bouger à l'intérieur. Déposant alors sur le sol le bout de tissu roulé à l'intérieur de son sac, Myrh s'allongea dessus, improvisant grâce à son chaperon une couverture de fortune. Elle ferma les yeux, recroquevillée pour mieux conserver le peu de chaleur. Puis les rouvrit. Fouillant dans sa petite bourse, elle en ressortit l'une des trois pièces, qu'elle observa à nouveau une seconde à la lumière de la lune, avant de la reposer soigneusement à sa place, et de refermer les yeux.

  Il reviendrait.


Celui qui se transforme en bête se délivre de la douleur d'être un homme.
[Samuel Jonhson]


Regardez la. Regardez son visage juvénile bordé de boucles brunes. Ses yeux sombres où ne transparaissent que la méfiance et la curiosité. Regardez ses joues sales, ses lèvres creusées de mille fissures d'avoir été mordues si souvent. Regardez la. Juste une fois. Ce n'est pas si souvent que les yeux des passants se posent sur elle. Observez la. Avant qu'elle ne s'enfuie...
... Ou que vous ne vous enfuyiez.