samedi 25 décembre 2010

6 juillet 1458



Clac!

En bordure de la ville, le silence semblait avoir pris possession des lieux. Enveloppant les cahuttes vides, enlaçant les allées désertes de son ambiance étouffante, veillant jalousement sur les petites ruelles inanimées, prêt à noyer le moindre bruit de son étreinte sinistre.

Clac!

A cet endroit, la plupart des maisons étaient inhabitées. Trop éloignées, trop petites, trop anciennes, elles n'attiraient pas les nouveaux arrivants. Aussi, les soirs se faisaient plutôt calmes, ponctués de temps en temps par les cris joyeux d'une personne ivre, les pleurs d'un enfant en bas âge, ou les grommellements de l'un des rares habitants du coin.
Mais ce silence là était chargé d'une toute autre atmosphère que celui qui planait d'habitude. Ce silence là avait quelque chose de malsain.

Clac!

Le volet claqua une nouvelle fois sur le mur en pierre. A l'intérieur, Myrh bouillonnait. Couchée sur le dos sur la vieille paillasse qui servait autrefois de lit, les yeux grands ouverts fixant le plafond, elle attendait. Attendait de s'endormir. Attendait de se calmer. Attendait que ça passe. Attendait... de se sentir vivre à nouveau.

Clac!

Les poings se crispèrent, les muscles se raidirent. Insupportable. Elle... ne pouvait plus... supporter... D'un bond, elle se leva. Se calmer. Il fallait qu'elle se calme. D'un geste rapide, elle empoigna une jarre sur une étagère, et la jeta contre le sol. Ça n'avait aucune importance, de toute façon. Aucun de ces objets ne lui appartenaient. Elle avait trouvé cette maison vide un soir d'hiver, et y avait dormi presque chaque soir depuis. Mais il ne lui était jamais venu à l'esprit d'aménager la pièce presque vide. Ses maigres possessions, les seules qu'elle désirait, elle pouvait les ranger dans un seul baluchon. Quelques miches de pain, un couteau de cuisine, un bâton de bois, et surtout, ses trois petites pièces dans une bourse de cuir.
La tête entre les mains, un léger gémissement s'échappant de ses lèvres fines, elle n'arrivait plus à se calmer. Trop longtemps. Longtemps qu'elle n'avait plus rien ressenti, plus rien pensé, longtemps qu'elle n'avait pas eu ce feu en elle, celui qui vous fait vous sentir en vie. Depuis quelques semaines, maintenant, elle avait rejoint un groupe armé, aidant à défendre sa ville, qu'elle chérissait tant. Elle avait espéré se sentir utile, mais l'envie de vaincre le vide qui la rongeait avait bien vite remplacé les convictions des premiers jours. En vain. Les rares combats, les journées passées à attendre en compagnie de son groupe, les politesses échangées... Ça n'était pas elle. Ça ne serait jamais elle.
Une deuxième jarre vola.
Et puis qu'ils aillent au diable ! Elle n'était pas un de ces fidèles soldats donnant leur vie pour leur compté ! Elle ne leur devait rien, elle... ne leur... devait...
Les poings se desserrèrent légèrement. La colère, le trépignement laissaient place au découragement.
Il fallait qu'elle sorte. Qu'elle prenne l'air. Elle étouffait, ici. Elle étouffait où qu'elle soit, à vrai dire. Ramassant rapidement ses quelques affaires, elle sortit de la petite maison, fiévreuse. Sur le seuil de la porte, elle s'arrêta, surprise par le vent qui lui glaçait les os. Étrangement, elle s'en trouvait apaisée. La nuit, le silence, l'obscurité l'enveloppaient comme un voile cotonneux, et elle se blottissait dedans comme un enfant en quête de réconfort. Grimaçant une dernière fois au son du volet qui claquait une fois encore contre le mur, elle se mit en route, sans trop savoir où elle allait. Elle traversa ainsi les petites ruelles presque inhabitées, les places, les maisons aux toits de chaume, et finit par arriver aux quartiers du centre du bourg. Tout était étonnement calme, ce soir. Les habituelles odeurs d'alcool, d'urine, et de grillades se faisaient discrètes aux coins des rues, et les habitants semblaient s'être donné le mot pour faire le moins de bruit possible. Il faut dire que depuis l'esprit de compétition qu'avaient engendré les élections mayennaises, les soirs étaient devenus bien plus silencieux. Peu importe, après tout, elle s'y sentait bien.

Les pas instinctifs, la direction aléatoire, Myrh déambulait parmi l'enchevêtrement de rues qu'elle connaissait tant, humant les quelques odeurs qui parvenaient à elle. Subitement, l'une d'entre elles, qui n'avait rien de semblable à celles que l'on pouvait percevoir en temps normal, engendra un étrange sentiment en elle. Cette odeur là lui était familière, et lui inspirait un certain recul, sans qu'elle ne sache expliquer pourquoi, ni de quoi il s'agissait. Une chose était sûre, elle avait déjà senti cela quelque part. Tiraillée entre une étrange attirance, et une angoisse soudaine, elle hésitait entre repartir d'où elle venait, ou trouver la source de cette effluve. Quelque chose lui disait qu'elle détesterait ce qu'elle trouverait, mais elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas, faire demi tour sans savoir ce qui procurait en elle une telle émotion. La terreur au cœur, elle avançait lentement vers l'angle de la rue.
Et la vit.
Un cadavre atrocement mutilé, une main clouée au mur, nue, et que l'on avait tailladé afin d'écrire "je suis lame rouge" sur son buste. Du sang partout. Cette odeur...
En une fraction de seconde, Myrh eut une impression de déjà vu, qui disparut presque aussitôt tandis que son visage juvénile remontait face au ciel en une expression malsaine.

Elle se sentait vivante.


Cet hideux spectacle, qui semblait presque la regarder, la dérangeait affreusement, et l'odeur du sang coagulé lui donnait la nausée. Pourtant, elle ne saurait dire pourquoi, elle avait du mal à en détacher son regard. Un haut le cœur plus tard, elle se retrouvait la main appuyée au mur, à vomir, ajoutant de nouvelles immondices aux pavés déjà souillées.

Ne pas se retourner. Lentement, tremblante de toutes les émotions qui la submergeaient, elle tourna le dos à la jeune femme décédée, et se mit à courir, le plus rapidement qu'elle pouvait, en direction de n'importe où. Elle arriva très vite devant la cahutte abandonnée, mais se s'arrêta pas, continuant à courir bien plus loin encore dans la forêt.


Il fallait qu'elle défoule ce trop plein d'émotions.

Elle s'était sentie vivante.


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