mardi 28 décembre 2010

Demain dès l'aube

Myrh


Mayenne, le 24 décembre 1458.


Au dessus des plus hautes cimes de la forêt, enlacé par l'encre de la nuit, un petit point blanc se détachait, fier et téméraire. A peine quelques secondes d'existence, avant de ne déjà devoir s'éteindre. Quelques secondes seulement pour faire de sa chute la plus belle des danses. Porté par un souffle froid, il s'élança par delà les toits de chaume, tourbillonnant au gré des courants d'air, se jouant des arbres qu'il frôlait sans jamais s'y poser. Et tandis qu'en bas, le sol se rapprochait inéluctablement, il valsa avec le vent une dernière fois, avant de venir mourir au creux d'un visage chaud.

Du revers de la main, Myrh essuya la goutte d'eau laissée sur sa joue par un flocon de neige. Il faisait froid. Un vent de tous les diables. Elle grelottait. Pas un temps à laisser une jeunette dehors. Autour d'elle, les badauds allaient et venaient, pressés de se mettre au chaud, les bras chargés de cadeaux pour les derniers nés, de boules colorées de terre cuite, et de petits plats chauds et odorants. Pour un peu, tous ces bons sentiments mielleux lui auraient donné la nausée. Pour un peu, peut-être. Mais pas aujourd'hui. Assise à l'écart sur un muret en ruine, le capuchon rabattu sur son visage, elle souriait.

Perdue dans ses pensées, ses doigts fins jonglaient avec l'une des trois pièces de monnaie qu'elle conservait sur elle depuis plus de trois ans, maintenant.
Trois ans.
Trois ans qu'elle passait ici presque chaque jour, ne prenant pas conscience un seul instant du temps qui grignotait peu à peu l'échoppe jadis magnifique qui se trouvait derrière le muret, pour n'en laisser qu'un bâtiment à l'abandon et aux murs en ruines.
Trois ans. Il lui avait dit qu'il n'en avait pas pour longtemps. Qu'il revenait. Alors elle l'avait attendu. C'était aussi simple que cela.

La petite pièce s'écrasa mollement dans la neige cotonneuse. Raté. Le vent et le froid engourdissaient ses doigts. Se laissant glisser du muret, elle se pencha pour la ramasser, et remarqua du coin de l'œil une ombre qui se tenait là, immobile, à quelques mètres d'elle. Relevant la tête, elle n'eut qu'une seconde pour apercevoir la pâle silhouette, presque fantomatique, de l'homme qui la fixait. De longs cheveux blancs soulevés par le souffle hivernal barraient son visage froid, mais ces yeux gris, elles les auraient reconnus entre tous. Lui ? L'homme de la taverne. Son visage, sa voix, lui avaient parus familiers. Mais à le voir ici, face à l'ancienne boutique, elle en eut cette fois la certitude.

Il était enfin revenu.

Une seconde. Elle n'eut qu'une seconde pour croiser son regard. Une seconde de surprise dans les yeux de l'un et de l'autre, avant qu'il ne fasse demi tour, et que la silhouette vêtue de blanc ne disparaisse complètement derrière les bourrasques chargées de flocons.
Comme s'il n'avait jamais été là.



Quelque part, ce soir là, dans un coin de Mayenne, le vent porta à quelques foyers étonnés le rire maladif d'une jeune fille dont l'attente prenait enfin fin.










Pascalito


Comme une fissure sur un masque de théâtre. Rappelant la réalité. Tuant le personnage. Le sillon humide d'une larme sur le blanc de son visage.

Un gémissement bref et désespéré s’échappa des lèvres du jeune homme. Dans le froid glacial de la chambre délaissée, il se matérialisa en un éphémère souffle de buée qui alla contre le miroir, voilant le reflet de son visage tourmenté. Il leva la main et hésita un moment, songeant qu'il valait peut-être mieux rester dans l'ignorance. Mais sans qu'il ait pu développer cette idée, il se surprit à glisser le bout de ses doigts sur la surface réfléchissante. De nouveau, alors, il vit. Ce n'était pas son visage. C'était celui d'une autre époque, révolue. Devant lui se tenait donc un fantôme. Celui du garçon aux airs de mort, aux cheveux blancs sur une tête vide de névroses, qui arpentait autrefois cette même pièce. Pourtant, il semblait bien misérable, par rapport à ce qu'il avait été. On eût dit une fleur fanée, dans ses vêtements poussiéreux, avec ses traits émaciés et la repousse brunâtre à la racine de ses cheveux.

Jadis, Pascalito avait été beau. Oui, son apparence artificielle et surprenante lui avait attiré bien des gens et des choses. Il avait eu ce charme et cette grâce réservés à l'aristocratie... peut-être, finalement, à cause de l'aristocratie. Comme le vers dans la pomme.

Le fantôme leva la main, comme lui l'avait déjà fait. Il la porta à son visage et passa les doigts sur sa joue, comme pour effacer la larme qui y était restée accrochée. Alors, une chose étrange se produisit. Un tâche sembla apparaître sur sa figure. Ou bien cette dernière perdit simplement de sa blancheur.

Croisant le regard gris dans la glace, le jeune homme se sentit tomber de haut. Terriblement, inévitablement, il baissa les yeux sur sa main, sur ses doigts couverts de poudre blanche. Et il comprit.

Il n'y avait jamais eu de fantôme, de reflet du passé. Ce n'était que son reflet. Le reflet d'un homme pathétique qui tentait de se cacher derrière son passé pour fuir l'humiliation du présent. Le reflet de Pascalito, l'italien exilé, l'avare, le combattant déchu, le maire défait, le pauvre idiot qui s'était reclus dans le manoir qu'il avait abandonné plus de quatre ans plus tôt dans l'espoir de pouvoir y reprendre les choses du début. Oui, il avait tenté de recréer le passé, de retrouver l'innocence. Et il avait fallu que cette femme, cette intruse, vienne s'en mêler. Il avait fallu qu'une inconnue lui fasse comprendre par sa simple présence improbable dans son songe féérique toute sa connerie.

La colère enfla en lui, et pourtant il ne bougea pas, le visage impassible Il se sentait comme pétrifié. Puis, soudain, il sembla s'agiter. Ses paupières se rabattirent sur ses yeux humides, et ses lèvres tremblèrent.


Menteur..., souffla-t-il.

Il rouvrit les yeux et se dévisagea, dégoûté.


Menteur !

Et il hurla. Il hurla de toute la force de ses poumons, à s'en irriter la gorge. Il hurla en frappant cette image de lui, en assenant des coups de poings rageurs au miroir. Il hurla et pleura en se laissant glisser contre la vitre jusqu'à se retrouver agenouillé sur le sol comme un minable pantin.

Et il pleura, pour de bon. Se prenant la tête entre les mains, il se recroquevilla sur le plancher sale et froid, haletant, gémissant. Les larmes vinrent souiller son maquillage de scène. La pièce était terminée. C'était fini. Tout ça.

Levant les yeux, il se vit alors. Misérable...

Incapable de se contrôler, ne songeant même pas à le faire, il se releva d'un bond, tremblant de rage. Criant, se trainant à travers la pièce sans trop savoir ce qu'il faisait, il se mit à tirer violemment sur ses vêtements, déchirant le tissus, les mettant en lambeaux. Arrivé près d'une coiffeuse, il tenta de s'y raccrocher et la balaya des bras, envoyant valser contre le mur tous les pots de maquillage qui la recouvraient. Ils se brisèrent tous dans un vacarme infernal, disparaissant dans un nuage de poudre qui enveloppa Pascalito. Il tomba au sol et rampa, ses hurlements se muant en toux, jusqu'à un vase dont il se saisit. Brusquement, il se leva et fonça vers le centre de la pièce, d'où il jeta le vase au grand miroir qui vola en éclats.

Le jeune homme se laissa retomber au sol et se mit à tirer, après ses vêtements, sur ses cheveux. Mais il n'arrivait pas à s'en défaire, à les arracher, eux et leur maudite blancheur tellement fausse... Alors, il tendit la main et se saisit d'un morceau du miroir qu'il serra entre ses doigts qui se mirent à saigner. La douleur n'était rien, à cet instant. De l'autre main, il saisit une grande poignée de ses cheveux. Et il les coupa. Pendant de longues minutes, c'est ce qu'il fit. Avachi au milieu de la chambre dévastée et gelée, les mains pleines de sang, criant et pleurant, il coupa ses cheveux qui pleuvaient autour de lui. Et quand il eût fini, enfin, il se tu. Il laissa le morceau de verre retomber sur le sol où il se brisa. Il posa sa main mutilée sur son genou et la cacha de l'autre. Puis, il ravala ses larmes et resta là, immobile, à contempler le désastre, agenouillé sur la blancheur de ses cheveux. Comme un soldat perdu sur un champ de bataille enneigé.

Il était en paix... peut-être.

Un bruit, soudain, attira son attention. Tournant la tête, il se rendit compte qu'il était observé. Et lorsqu'il pu voir qui était l'indiscret spectateur, son cœur se serra.

Un autre faux-reflet du passé... Celui de l'amour perdu. Plus dérangeant encore.

Lazard. La seule personne qui l'ait aimé après sa tante. La seule personne qu'il ait aimé après elle aussi. Et il l'avait perdu. L'avait-il chassé ou était-il parti ? Il ne savait plus...

Lazard lui manquait. Définitivement. Depuis toutes ces années. Or, celui-là, ce n'était pas le vrai. Non, celui-là, ce n'était qu'une grossière copie encore...

S'il le savait, c'était bien parce qu'il en était l'auteur. En revenant au manoir, il y avait trouvé son cousin, dont il avait jusqu'à oublié l'existence après tout ce temps. Son cousin, un jeune homme faible d'esprit, alcoolique... Du même âge et de la même taille que l'autre. S'il était revenu, ce n'était pas pour lui. Il ne voulait pas de lui. Il voulait ce qu'il était avant, ce qu'il avait avant. Il voulait Lazard. Alors il l'avait déguisé en Lazard. Et maintenant qu'il avait un regard objectif sur la chose, il se rendait compte que ce n'était pas très concluant.

Le jeune homme sentit une nouvelle vague de colère le submerger, et il ne pouvait la stopper. Lentement, il se leva. Il essuya son sang sur ses haillons et avança vers son cousin. Et lui, il recula.


Attends, dit Pascalito dans un murmure éraillé.

Et c'est ce qu'il fit. Lorsqu'il fût à sa hauteur, Pascalito le contempla. La peur brillait dans ses yeux injectés de sang. Son visage était maigre... Il l'embrassa. Il ignorait pourquoi. Le baiser se prolongea quelques secondes, quelques minutes même. Vicieusement, il devint plus passionné. Tellement passionné que Pascalito vint saisir l'autre à la gorge et se mit à l'étrangler. Leurs lèvres se séparèrent. Dans le silence, seuls les bruits d'étouffement du faux Lazard résonnaient.

Il devait mourir pour que Pascalito puisse vivre enfin.











Myrh


Temps blanc. Ciel blanc. Humeur blanche. Lisse. Propre. Sans relief. La neige a recouvert le paysage entier d'un épais tapis glacé. Chaque tige. Chaque pousse. Chaque morceau de vie, enseveli. Elle en a jusque dans les chausses, jusqu'entre ses boucles brunes. Ca la parcourt, la traverse entièrement, ça passe par le bout de ses doigts gelés, remonte d'un frisson le long de sa colonne vertébrale, puis se faufile jusque dans son esprit où tout devient froid. Blanc.
Combien de temps, qu'elle marche ? Les empreintes de pas qu'elle suivait ont complètement disparu sous les bourrasques. Le village est certainement très loin derrière elle, maintenant. Elle se retourne mais ne le voit plus. Il n'y a que des arbres, tout autour, que des arbres et ce blanc qui l'inonde, qui la noie. Qui l'étouffe.
Retrouver le chemin. Retrouver... les pas. Les pas ? Y en a-t-il vraiment eu ? Est-ce qu'elle a tout inventé ? Myrh ne sait plus. Les images se figent, glacées, dans son esprit. De longs cheveux blancs. Une échoppe. Des yeux gris. Et trois petites pièces de monnaie... Des images gelées. Dénuées de vie. Comme autant de tableaux qu'on aurait laissé prendre la poussière, que l'on regarderait s'écailler, et perdre leurs couleurs, au fil des années. Des images froides. Des images mortes.
Et elle ?
Qu'en est-il, d'elle ? Jeune vagabonde aux ongles sales, aux yeux rougis. Grelottante. Pathétique. C'est tout ? C'est tout ce que tu as réussi à devenir ? C'est ce que tu les as laissé faire de toi ? Sa gorge racle chaque fois qu'elle respire, le froid lui fait mal, elle tousse, mais ses poumons n'en sont que plus douloureux. Combien de temps, qu'elle marche ? Des heures... Des heures... Le froid l'étreint, elle se blottit en lui comme entre des bras maternels. Et ferme les yeux.

Temps blanc.
Drôle d'expression, pour une drôle de gamine. Comme si le monde avait perdu toute couleur. Comme s'il ne restait que ses fantômes.
Elle est bien, là, lovée contre ses souvenirs. Les pensées engourdies par la fatigue. Elle resterait là, bercée par le vent, s'il n'y avait pas la voix. La petite voix qui se loge au creux de ses pensées, et qui s'amuse à la pincer, la piquer, l'écorcher. Et maintenant quoi ? C'est comme ça que tout va se terminer ? Ici, au milieu de nulle part... Tu comptes mourir de froid, là, comme ça ? C'est tout ? Chaque fois elle essaie de la chasser, mais rien n'y fait jamais, elle trouve toujours une faille par laquelle se faufiler. La brune déraille. C'est ce qui se dit.
Seule. Ici ou ailleurs, tu ne peux finir que seule. Pas de famille, pas d'ami, personne pour veiller sur toi ou s'apercevoir de ta mort. Pincée. Seule. Piquée. Seule. Ecorchée. Seule. Abîmée, amochée, étranglée, lacérée, torturée, tuée...


Non.

La voix résonne au milieu des bois vides. Un son fugace, un instant de vie, avant que le silence ne reprenne sa place. Dans le paysage de mort qui l'entoure, la silhouette se redresse, difficilement, poings serrés, sourcils froncés.

Non. Il est revenu.

Les yeux de la gamine s'ouvrent à nouveau sur la blancheur omniprésente. Quelques larmes y naissent fugitivement, avant de ne disparaitre, ravalées par orgueil et colère, face à la cruelle petite voix qui assiège ses pensées.

Il est revenu. Comme il l'avait promis. Tout ira bien, maintenant qu'il est là. Tout ira bien.

Et comme pour attester ses dires, la brune avance un pied, reprend sa marche absurde, et se met à sourire. Le froid rend ses gestes lents et difficiles, il mord la moindre parcelle de sa peau laiteuse, mais sous son capuchon, la jeune fille n'en a cure.
Car elle sait qu'il est de retour.








De nouvelles heures sont passées. La petite voix a fini par se taire. Myrh est gelée, exténuée par ses tremblements constants et la fatigue physique, mais autour d'elle, les arbres commencent à se faire plus épars. La forêt montre les premiers signes de l'orée. Un sentiment réconfortant se met alors à envahir la jeune fille. Elle n'a pas la moindre idée de l'endroit où elle se trouve, mais sans doute pourra-t-elle trouver quelques habitations isolées, de quoi s'abriter et chaparder un repas ou deux. Sans doute pourra-t-elle trouver une cheminée, ou...
La pensée n'a pas le temps de se terminer. Un cri terrible retentit et se répand à ses côtés.
Un cri ? Ici ? Quelqu'un ! Le coeur se met à battre, le regard à chercher. Elle ne réfléchit plus, ne veut savoir ni qui ni pourquoi, tout ce qui compte en cet instant est de trouver d'où il provient. Une personne, une maison, quelque chose. N'importe quoi. N'importe qui. Les sens en alerte, la brune se met à courir en direction de la voix, oubliant le froid, oubliant la fatigue, elle slalome entre les arbres, jusqu'à ce que se dresse face à elle un grand bâtiment de pierre. Un manoir.
Le cri a cessé depuis déjà quelques minutes lorsqu'elle arrive devant les immenses grilles usées. Face à l'édifice, la gamine s'arrête enfin. Immobile. En elle, l'excitation laisse peu à peu place à l'inquiétude, et le malaise. Un cri... Un cri de rage, un cri de désespoir... Un cri qui avait déchiré le silence pour la mener jusqu'ici. Et maintenant ? Les immenses murs se dressent face à elle, imposants, menaçants, comme de sombres remparts la protégeant de ce qu'il se passe de l'autre côté. Le vent glacial qui s'infiltre entre ses côtes la pousse à entrer, mais l'appréhension retient sa main au moment où elle frôle la poignée de fer. L'endroit a quelque chose de malsain.
Quelques secondes passent. Longues. Avant qu'un nouveau souffle glacial ne la décide enfin à pousser les lourdes grilles qui s'écartent en grinçant.
Et qu'elle ne le voit.
Un jeune homme. La vingtaine. Trentaine, peut-être. Son corps qui traverse l'une des hautes fenêtres du manoir et s'écrase, tout en bas, à quelques mètres d'elle. La scène est surréaliste, elle défile face à elle comme ralentie par son esprit. Le moindre éclat de verre. La moindre contorsion. Le moindre rictus. Chaque détail danse dans sa tête en une ronde infernale, de plus en plus rapide, jusqu'à l'instant où le bruit du corps atteignant le sol ne mette fin à toute la mascarade.

Le silence reprend ses droits. La brune est immobile. Incapable de bouger. Incapable de penser.
A quelques mètres d'elle, un homme est mort, un jour de temps blanc.

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