Mayenne, le 24 décembre 1458.
Au dessus des plus hautes cimes de la forêt, enlacé par l'encre de la nuit, un petit point blanc se détachait, fier et téméraire. A peine quelques secondes d'existence, avant de ne déjà devoir s'éteindre. Quelques secondes seulement pour faire de sa chute la plus belle des danses. Porté par un souffle froid, il s'élança par delà les toits de chaume, tourbillonnant au gré des courants d'air, se jouant des arbres qu'il frôlait sans jamais s'y poser. Et tandis qu'en bas, le sol se rapprochait inéluctablement, il valsa avec le vent une dernière fois, avant de venir mourir au creux d'un visage chaud.
Du revers de la main, Myrh essuya la goutte d'eau laissée sur sa joue par un flocon de neige. Il faisait froid. Un vent de tous les diables. Elle grelottait. Pas un temps à laisser une jeunette dehors. Autour d'elle, les badauds allaient et venaient, pressés de se mettre au chaud, les bras chargés de cadeaux pour les derniers nés, de boules colorées de terre cuite, et de petits plats chauds et odorants. Pour un peu, tous ces bons sentiments mielleux lui auraient donné la nausée. Pour un peu, peut-être. Mais pas aujourd'hui. Assise à l'écart sur un muret en ruine, le capuchon rabattu sur son visage, elle souriait.
Perdue dans ses pensées, ses doigts fins jonglaient avec l'une des trois pièces de monnaie qu'elle conservait sur elle depuis plus de trois ans, maintenant.
Trois ans.
Trois ans qu'elle passait ici presque chaque jour, ne prenant pas conscience un seul instant du temps qui grignotait peu à peu l'échoppe jadis magnifique qui se trouvait derrière le muret, pour n'en laisser qu'un bâtiment à l'abandon et aux murs en ruines.
Trois ans. Il lui avait dit qu'il n'en avait pas pour longtemps. Qu'il revenait. Alors elle l'avait attendu. C'était aussi simple que cela.
La petite pièce s'écrasa mollement dans la neige cotonneuse. Raté. Le vent et le froid engourdissaient ses doigts. Se laissant glisser du muret, elle se pencha pour la ramasser, et remarqua du coin de l'œil une ombre qui se tenait là, immobile, à quelques mètres d'elle. Relevant la tête, elle n'eut qu'une seconde pour apercevoir la pâle silhouette, presque fantomatique, de l'homme qui la fixait. De longs cheveux blancs soulevés par le souffle hivernal barraient son visage froid, mais ces yeux gris, elles les auraient reconnus entre tous. Lui ? L'homme de la taverne. Son visage, sa voix, lui avaient parus familiers. Mais à le voir ici, face à l'ancienne boutique, elle en eut cette fois la certitude.
Il était enfin revenu.
Une seconde. Elle n'eut qu'une seconde pour croiser son regard. Une seconde de surprise dans les yeux de l'un et de l'autre, avant qu'il ne fasse demi tour, et que la silhouette vêtue de blanc ne disparaisse complètement derrière les bourrasques chargées de flocons.
Comme s'il n'avait jamais été là.
Quelque part, ce soir là, dans un coin de Mayenne, le vent porta à quelques foyers étonnés le rire maladif d'une jeune fille dont l'attente prenait enfin fin.
Pascalito
Myrh
Temps blanc. Ciel blanc. Humeur blanche. Lisse. Propre. Sans relief. La neige a recouvert le paysage entier d'un épais tapis glacé. Chaque tige. Chaque pousse. Chaque morceau de vie, enseveli. Elle en a jusque dans les chausses, jusqu'entre ses boucles brunes. Ca la parcourt, la traverse entièrement, ça passe par le bout de ses doigts gelés, remonte d'un frisson le long de sa colonne vertébrale, puis se faufile jusque dans son esprit où tout devient froid. Blanc.
Combien de temps, qu'elle marche ? Les empreintes de pas qu'elle suivait ont complètement disparu sous les bourrasques. Le village est certainement très loin derrière elle, maintenant. Elle se retourne mais ne le voit plus. Il n'y a que des arbres, tout autour, que des arbres et ce blanc qui l'inonde, qui la noie. Qui l'étouffe.
Retrouver le chemin. Retrouver... les pas. Les pas ? Y en a-t-il vraiment eu ? Est-ce qu'elle a tout inventé ? Myrh ne sait plus. Les images se figent, glacées, dans son esprit. De longs cheveux blancs. Une échoppe. Des yeux gris. Et trois petites pièces de monnaie... Des images gelées. Dénuées de vie. Comme autant de tableaux qu'on aurait laissé prendre la poussière, que l'on regarderait s'écailler, et perdre leurs couleurs, au fil des années. Des images froides. Des images mortes.
Et elle ?
Qu'en est-il, d'elle ? Jeune vagabonde aux ongles sales, aux yeux rougis. Grelottante. Pathétique. C'est tout ? C'est tout ce que tu as réussi à devenir ? C'est ce que tu les as laissé faire de toi ? Sa gorge racle chaque fois qu'elle respire, le froid lui fait mal, elle tousse, mais ses poumons n'en sont que plus douloureux. Combien de temps, qu'elle marche ? Des heures... Des heures... Le froid l'étreint, elle se blottit en lui comme entre des bras maternels. Et ferme les yeux.
Temps blanc.
Drôle d'expression, pour une drôle de gamine. Comme si le monde avait perdu toute couleur. Comme s'il ne restait que ses fantômes.
Elle est bien, là, lovée contre ses souvenirs. Les pensées engourdies par la fatigue. Elle resterait là, bercée par le vent, s'il n'y avait pas la voix. La petite voix qui se loge au creux de ses pensées, et qui s'amuse à la pincer, la piquer, l'écorcher. Et maintenant quoi ? C'est comme ça que tout va se terminer ? Ici, au milieu de nulle part... Tu comptes mourir de froid, là, comme ça ? C'est tout ? Chaque fois elle essaie de la chasser, mais rien n'y fait jamais, elle trouve toujours une faille par laquelle se faufiler. La brune déraille. C'est ce qui se dit.
Seule. Ici ou ailleurs, tu ne peux finir que seule. Pas de famille, pas d'ami, personne pour veiller sur toi ou s'apercevoir de ta mort. Pincée. Seule. Piquée. Seule. Ecorchée. Seule. Abîmée, amochée, étranglée, lacérée, torturée, tuée...
Non.
La voix résonne au milieu des bois vides. Un son fugace, un instant de vie, avant que le silence ne reprenne sa place. Dans le paysage de mort qui l'entoure, la silhouette se redresse, difficilement, poings serrés, sourcils froncés.
Non. Il est revenu.
Les yeux de la gamine s'ouvrent à nouveau sur la blancheur omniprésente. Quelques larmes y naissent fugitivement, avant de ne disparaitre, ravalées par orgueil et colère, face à la cruelle petite voix qui assiège ses pensées.
Il est revenu. Comme il l'avait promis. Tout ira bien, maintenant qu'il est là. Tout ira bien.
Et comme pour attester ses dires, la brune avance un pied, reprend sa marche absurde, et se met à sourire. Le froid rend ses gestes lents et difficiles, il mord la moindre parcelle de sa peau laiteuse, mais sous son capuchon, la jeune fille n'en a cure.
Car elle sait qu'il est de retour.
De nouvelles heures sont passées. La petite voix a fini par se taire. Myrh est gelée, exténuée par ses tremblements constants et la fatigue physique, mais autour d'elle, les arbres commencent à se faire plus épars. La forêt montre les premiers signes de l'orée. Un sentiment réconfortant se met alors à envahir la jeune fille. Elle n'a pas la moindre idée de l'endroit où elle se trouve, mais sans doute pourra-t-elle trouver quelques habitations isolées, de quoi s'abriter et chaparder un repas ou deux. Sans doute pourra-t-elle trouver une cheminée, ou...
La pensée n'a pas le temps de se terminer. Un cri terrible retentit et se répand à ses côtés.
Un cri ? Ici ? Quelqu'un ! Le coeur se met à battre, le regard à chercher. Elle ne réfléchit plus, ne veut savoir ni qui ni pourquoi, tout ce qui compte en cet instant est de trouver d'où il provient. Une personne, une maison, quelque chose. N'importe quoi. N'importe qui. Les sens en alerte, la brune se met à courir en direction de la voix, oubliant le froid, oubliant la fatigue, elle slalome entre les arbres, jusqu'à ce que se dresse face à elle un grand bâtiment de pierre. Un manoir.
Le cri a cessé depuis déjà quelques minutes lorsqu'elle arrive devant les immenses grilles usées. Face à l'édifice, la gamine s'arrête enfin. Immobile. En elle, l'excitation laisse peu à peu place à l'inquiétude, et le malaise. Un cri... Un cri de rage, un cri de désespoir... Un cri qui avait déchiré le silence pour la mener jusqu'ici. Et maintenant ? Les immenses murs se dressent face à elle, imposants, menaçants, comme de sombres remparts la protégeant de ce qu'il se passe de l'autre côté. Le vent glacial qui s'infiltre entre ses côtes la pousse à entrer, mais l'appréhension retient sa main au moment où elle frôle la poignée de fer. L'endroit a quelque chose de malsain.
Quelques secondes passent. Longues. Avant qu'un nouveau souffle glacial ne la décide enfin à pousser les lourdes grilles qui s'écartent en grinçant.
Et qu'elle ne le voit.
Un jeune homme. La vingtaine. Trentaine, peut-être. Son corps qui traverse l'une des hautes fenêtres du manoir et s'écrase, tout en bas, à quelques mètres d'elle. La scène est surréaliste, elle défile face à elle comme ralentie par son esprit. Le moindre éclat de verre. La moindre contorsion. Le moindre rictus. Chaque détail danse dans sa tête en une ronde infernale, de plus en plus rapide, jusqu'à l'instant où le bruit du corps atteignant le sol ne mette fin à toute la mascarade.
Le silence reprend ses droits. La brune est immobile. Incapable de bouger. Incapable de penser.
A quelques mètres d'elle, un homme est mort, un jour de temps blanc.
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